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Par Patricia Guipponi, le 30 juillet 2026

Journaliste

Redonner les clés de la ville aux enfants

Redonner aux enfants des espaces où ils peuvent s’épanouir en jouant © P. Guipponi

Entre urbanisation, peur du danger et omniprésence des écrans, les enfants perdent peu à peu leur place dans l’espace public. Ils jouent moins dehors que leurs parents au même âge. Avec Les Enfants Dehors, une équipe d’anthropologues, urbanistes et spécialistes du jeu, basée à Montpellier, veut remettre l’enfance au cœur de la ville.

« Patricia, dehors ! » C’est l’ordre que me lançait ma mère lorsque je passais trop de temps le nez plongé dans mes livres. À contrecœur, je quittais ma chambre pour rejoindre mon frère et ma sœur occupés à fabriquer des pâtés de terre dans le jardin. Mon bouquin finissait vite abandonné, au profit d’un château de boue ou d’une cabane improvisée.

Cette scène, beaucoup d’adultes de ma génération l’ont connue. Aujourd’hui, elle paraît presque appartenir à un autre temps. Les enfants jouent moins dehors. Ils se déplacent rarement seuls et explorent de moins en moins leur environnement. Ce constat est au cœur de la démarche de Les Enfants Dehors, une structure montpelliéraine cofondée par Adriane Van Der Wilk.

En France, des espaces publics pensés pour la circulation

L’idée est née de son expérience de vie aux Pays-Bas. Anthropologue et politiste, Adriane découvre à Amsterdam une autre manière de penser la ville. Les enfants n’y sont pas cantonnés à des espaces réservés, mais intégrés à la vie quotidienne des quartiers. Et les familles trouvent naturellement leur place. De petits espaces urbains sont transformés en aires de jeux végétalisés. Les rues sont aménagées pour sécuriser les déplacements à pied ou à vélo. Les espaces de sociabilité se mêlent aux lieux fréquentés par les enfants.

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Adriane Van Der Wilk, la cofondatrice de Les Enfants Dehors © DR

Peu à peu, les plus jeunes gagnent en autonomie, sous le regard bienveillant des adultes. Ils peuvent se déplacer, explorer leur environnement, retrouver des occasions de jeu libre et prendre confiance dans leurs capacités. Cette approche interpelle Adriane, car elle révèle que l’autonomie des enfants ne dépend pas uniquement de leurs compétences individuelles. Mais aussi de la manière dont les villes sont conçues autour d’eux.

En France, les espaces publics sont souvent davantage pensés pour la circulation ou les usages adultes. Les enfants disposent de moins en moins de liberté pour jouer dehors. Avec son mari Nicolaas, géographe urbain, et son frère Marc, urbaniste, Adriane décide alors d’agir. En lançant Les Enfants Dehors, ils ambitionnent à la fois de créer de nouvelles aires de jeux et de repenser la place des enfants dans la ville.

♦ Lire aussi l’article : Et si les enfants faisaient la ville ?

Évoluer dans un environnement qui autonomise et challenge

Sortir jouer n’est pas une simple distraction. C’est une nécessité pour le développement de l’enfant. Courir, grimper, construire une cabane, manipuler de l’eau, de la terre ou des branches permet de développer l’équilibre, la motricité, la créativité, la coopération et la confiance en soi. « On est programmés pour se casser la figure, se relever, apprendre à grimper, se suspendre, évoluer dans un environnement qui nous challenge », résume Adriane.

Les petits bobos sont salutaires pour bien grandir et gagner en autonomie © DR

Ces expériences apprennent aussi la patience, l’autonomie et la capacité à résoudre des problèmes. Pourtant, certains enfants passent aujourd’hui à peine quelques minutes dehors chaque jour. « Et il y a des enfants qui ne sortent plus du tout », déplore la cofondatrice de Les Enfants Dehors.

L’Organisation mondiale de la santé recommande pourtant aux enfants et adolescents au moins une heure d’activité physique quotidienne. Les plus jeunes devraient bouger plusieurs heures par jour. Le jeu libre constitue l’un des meilleurs moyens d’y parvenir.

Une ville pensée à hauteur d’enfants où ils ne sont pas cachés mais intégrés

Aiguiser sa curiosité © P. Guipponi

Pour Adriane, le problème ne vient pas des enfants mais de la façon dont nous concevons nos villes. Une « ville à hauteur d’enfants » favorise le jeu partout, sécurise les déplacements et associe les plus jeunes à la vie de leur quartier. « C’est une ville où l’on est conscient que les enfants sont là. Ils ne sont pas cachés, ils sont présents. »

Cette vision commence à inspirer certaines collectivités françaises avec la végétalisation des cours d’école, les rues scolaires ou encore des quartiers plus apaisés. Mais beaucoup reste à faire. Les espaces de jeux sont encore souvent standardisés, peu ombragés et peu propices à l’imagination.

Les Enfants Dehors accompagne justement collectivités, écoles, crèches et aménageurs pour créer des espaces où la nature devient un véritable terrain d’aventures : rondins, cabanes, pompes à eau, végétation, reliefs… autant d’éléments qui invitent les enfants à inventer leurs propres jeux plutôt qu’à utiliser un équipement unique.

Recréer du lien et rompre l’isolement parental

Depuis 2024, la société à impact expérimente cette approche dans un parc public du quartier Ovalie, à Montpellier. C’est un véritable laboratoire à ciel ouvert où les enfants peuvent retrouver une liberté de mouvement et d’exploration. Une aire de jeux nature y a été conçue avec des matériaux simples et des éléments issus de l’environnement (bois, terre, végétaux) qui invitent à grimper, manipuler, inventer et prendre des initiatives. Le projet intègre également un café des enfants, imaginé comme un lieu de rencontre et de soutien pour les familles.

Derrière la question du jeu se cache un autre enjeu, moins visible, mais tout aussi important : celui de l’isolement parental. « Prendre soin des enfants, c’est une activité collective, par nature. Et là, les parents sont vraiment isolés », observe l’anthropologue. Dans des sociétés où les familles vivent souvent éloignées les unes des autres et où les temps de vie sont de plus en plus fragmentés, ces espaces recréent une forme de village autour de l’enfant.

Les parents peuvent y échanger leurs expériences, trouver une écoute, partager leurs difficultés ou simplement prendre le temps de souffler, pendant que les enfants jouent et explorent en autonomie. « Il ne s’agit pas seulement de proposer une activité aux enfants, mais de recréer des conditions favorables au lien social », défend Adriane. C’est une façon de rappeler que grandir ne se fait jamais seul. Les enfants ont besoin d’espaces pour expérimenter, mais aussi d’adultes pour les accompagner.

L’enjeu devient encore plus important avec le changement climatique

À mesure que les épisodes de fortes chaleurs se multiplient, certains espaces extérieurs deviennent difficiles, voire impossibles à fréquenter avec de jeunes enfants. Les aires de jeux classiques, dépourvues d’arbres ou de zones ombragées, peuvent devenir de véritables îlots de chaleur l’été. « Les enfants sont les premières victimes du changement climatique puisqu’ils perdent leur droit à jouer dès qu’il fait trop chaud », alerte Adriane.

L’importance de végétaliser les villes pour améliorer le confort © DR

Pour Les Enfants Dehors, végétaliser les villes ne consiste donc pas seulement à faire baisser la température ou à améliorer le confort des habitants. C’est aussi repenser la place accordée aux plus jeunes dans l’espace public. Des espaces plus naturels, avec davantage de végétation, de sols vivants et d’éléments à explorer, offrent aux enfants des lieux où ils peuvent continuer à bouger, à expérimenter et à développer leur autonomie, même dans un contexte climatique contraignant.

Les Enfants Dehors défend ainsi une vision de la ville où l’enfant n’est pas un simple usager de lieux qui lui sont dédiés mais un habitant à part entière. Plus d’arbres, plus d’ombre, plus de bancs, plus de biodiversité et davantage d’espaces de rencontre contribuent à rendre les quartiers plus agréables et plus résilients. ♦

♦ (re)lire : Faire classe dehors pour que les enfants « fleurissent »