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Par Nathania Cahen, le 20 février 2026

Journaliste

Retour sur le cinéthique Johnny’s got his gun

© DR

Mardi 10 février 2026, il y avait cin’éthique à Marseille, au cinéma Les Variétés. À l’affiche : Johnny got his gun de Dalton Trumbo, film-réquisitoire contre la guerre — un soldat amputé, défiguré, enfermé dans un corps, sans voix mais conscient. À l’issue de la projection, le débat animé par Marcelle a fait converger philosophie et soin.

François Crémieux, directeur de l’APHM, et Marc Rosmini, agrégé de philosophie, ont interrogé la conscience, la dignité, le pouvoir des institutions. Mais aussi les impasses de la fin de vie, à l’heure où la loi française s’apprête à rouvrir le dossier.

Un film « exceptionnel » sur le lien entre rêve, corps et conscience

François Crémieux ouvre l’échange, reconnaissant combien il est difficile — et nécessaire — de parler après un film pareil. Il s’attarde sur la mise en scène, « le lien entre la réalité et le rêve, entre la pensée et le physique », et sur cette capacité du cinéma à rendre sensible une expérience plus que limite : celle d’un patient conscient, mais réputé absent. Johnny got his gun condense, selon lui, des questions qui traversent encore les hôpitaux : la communication avec des personnes « prises dans des incapacités physiques », la place de l’entourage, et surtout « les limites de la médecine : jusqu’où est-ce qu’on soigne, à partir de quand est-ce qu’on s’arrête ? ».

Le directeur général de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille replace aussi le récit dans une histoire longue : après la guerre de 14-18, l’enjeu n’est plus seulement de « survivre techniquement », mais de vivre avec le handicap, la défiguration, les « gueules cassées ». Et d’un siècle à l’autre, la question demeure : comment décider quand la volonté ne peut plus être exprimée — ou quand on doute de pouvoir la connaître ?

Guerre proche, morts lointains : ce que l’on voit, ce que l’on choisit de voir

Marc Rosmini, lui, choisit d’entrer par la guerre. Si le film se déroule pendant la Première Guerre mondiale, il résonne avec des conflits contemporains, « comme la guerre entre l’Ukraine et la Russie ou le processus génocidaire à Gaza ». Il décrit une « dialectique » dans laquelle nous sommes pris : la sensibilisation (quand des images, des récits, des chiffres nous atteignent) et la désensibilisation (quand la distance, l’habitude, ou l’invisibilisation anesthésient). Pour lui, Johnny got his gun travaille précisément la question de la visibilité : « Qu’est-ce qu’on montre des corps et qu’est-ce qu’on ne montre pas ? », qui décide, au nom de quoi — et avec quelles conséquences morales.

Il évoque aussi, en écho, l’idée que nos sociétés « participent à des guerres » sans toujours les regarder en face — par ce qu’elles vendent, cautionnent ou ne sanctionnent pas. D’où la force, dit-il, d’une fiction qui rend supportable l’insoutenable… tout en nous mettant à l’épreuve. Pour aller plus loin, Marc Rosmini cosneille la lecture du livre récent de Valérie Brosteaux Les Désirs guerriers de la modernité.

« Phénomène de foire » : le cynisme de l’institution

Dans la salle, une première question cristallise le malaise : pourquoi Joe, après avoir tout fait pour retrouver un peu d’air, de vie, de lien, demande-t-il soudain à être exposé comme une curiosité — avant de réclamer la mort quand l’armée refuse ? François Crémieux avance une hypothèse : privé de dialogue pendant des années, le personnage perd l’appui de l’« intersubjectivité » qui rend une décision « raisonnable ». Ce n’est pas seulement un choix incohérent : c’est une rationalité blessée par l’isolement.

Marc Rosmini, lui, y voit l’aboutissement « de la logique de la monstruosité » : Joe comprend qu’il est devenu « un monstre au sens physique », et met les institutions au défi. Puisque vous avez fabriqué cela, osez regarder. Osez montrer. Osez assumer. « Il a compris qu’il était devenu un monstre et enjoint ses bourreaux :  “Puisque vous avez fait de moi un monstre, présentez-moi comme tel.” »

Dans cet aller-retour, la discussion glisse vers un thème qui affleure tout le film : le pouvoir. L’armée, l’hôpital, la religion — tour à tour protectrices, défaillantes, ou dominantes — déterminent ce qui est permis, dicible, visible.

Fin de vie : consensus citoyen mais polarisation politique

Une deuxième question venue de la salle déplace le film vers l’actualité : comment le corps médical évolue-t-il sur le « droit à mourir dans la dignité » ? Peut-on imaginer un consentement commun, alors que l’éthique est si intime ? Marc Rosmini récuse d’abord l’idée d’un bloc homogène : il existe une formation, des références communes, mais pas un « corps médical » unanime. Et il le décrit plutôt « conservateur », discret, souvent plus en réaction qu’en avance, notamment sur les grandes évolutions sociétales.

De son côté, François Crémieux reprend l’exemple de la Convention citoyenne sur la fin de vie : tirés au sort, sans enjeu de réélection, les citoyens produisent plus facilement du consensus. À l’inverse, dans l’arène parlementaire, ces sujets deviennent clivants, polarisés, parfois construits en « faux dilemmes » — comme l’opposition entre soins palliatifs et aide à mourir. Pour lui, l’enjeu réel est double : rendre les soins palliatifs accessibles à tous, et reconnaître qu’une minorité continuera, même soulagée physiquement, à demander d’en finir.

Le film comme miroir : dignité, consentement, et zones grises

Au fil de l’échange, le débat revient sans cesse à la même question : comment garantir la volonté d’une personne quand elle ne peut plus parler — et quand, bien qu’elle s’exprime, on ne l’écoute pas ? François Crémieux rappelle les outils du droit français : directives anticipées, personne de confiance, décision collégiale. Mais il insiste aussi sur ce que le film rend tangible : la fragilité du consentement et la violence d’une parole empêchée. Marc Rosmini, lui, met en garde contre les simplifications qui transforment une expérience intime en slogan. Il recommande l’écoute de cette émission de radio proposée par France Culture, qui évite les simplifications abusives.

Ce que la projection et la discussion laissent derrière elles, ce n’est pas une réponse, mais une exigence : regarder — vraiment — ce que la guerre fait aux corps, ce que les institutions font aux vies, et ce que nos sociétés acceptent de ne pas voir, par confort ou par peur.