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Seul en scène, il dit le voile, sa mère et nous
Dimanche de week-end pascal et grand soleil à Marseille. C’est encore l’après-midi, la salle Ouranos du théâtre de La Criée est pourtant remplie, captivée par Issam Rachyq-Ahrad et ses deux accessoires, un transistor et un voile. Une économie de moyens pour raconter l’identité, la liberté, la société. À l’issue de ce spectacle intitulé Ma république et moi, la discussion s’engage.
À Marseille, au Théâtre de la Criée, la salle est quasi-pleine ce dimanche d’avril, malgré le long week-end pascal. Après son seul en scène Ma République et moi, Issam Rachyq-Ahrad ne file pas en coulisses. Déjà parce qu’à chaque représentation succède un petit cérémonial du thé – selon la recette de sa maman, qui la transmet lors du spectacle. Tee-shirt, jean, baskets et son lumineux sourire. La discussion s’ouvre, animée par une journaliste de Marcelle. Se prolongera avec le public. Une causerie à l’image du spectacle : directe, incarnée, sans détour.
Le spectacle, né en 2019 après une scène de racisme filmée au conseil régional de Bourgogne (vidéo en fin d’article), part d’un choc. Un élu du RN avait enjoint une maman voilé qui accompagnait un groupe d’enfants à quitter la salle. “Ce qui m’avait heurté, c’était la présence des enfants. Je me suis demandé comment ils allaient grandir après avoir vu ça.” Une question qui le ramène à sa propre enfance, et devient le point de départ d’une enquête personnelle.
Sur scène, le comédien raconte sa mère, Malika, arrivée du Maroc à 16 ans. Il raconte aussi la gêne, enfant, le jour où elle est venue le chercher à l’école, un voile sur la tête. Derrière l’intime, une question plus large déborde : comment grandit-on dans une société traversée par ces tensions ?

Entre autobiographie et construction
Ma République et moi n’est pas un récit strictement autobiographique. L’auteur le précise d’emblée : “Les gens pensent que c’est autobiographique à 100 %, mais pas tout.” Le spectacle mêle souvenirs, fiction et matériaux collectés. Issam Rachyq-Ahrad a pour nourrir son spectacle rencontré des dizaines de femmes portant le foulard, exploré leurs récits, observé les relations mère-enfant. Une matière sociologique transformée en théâtre.
Même sa propre histoire est retravaillée : “Je me suis inventé une famille plus nombreuse. Ça me permettait aussi de diluer certaines choses.” Une manière de protéger, mais aussi de déplacer le regard.
Au cœur du récit, une question simple, presque naïve : pourquoi sa mère porte-t-elle le foulard ? Une question qu’il n’avait jamais posée enfant. La réponse, tardive et concise – “ça ne te regarde pas” – devient un nœud dramaturgique. Le point de bascule vers une exploration plus intime.
Faire théâtre hors du théâtre
Avant d’arriver sur les plateaux, le spectacle a été conçu pour circuler ailleurs : prisons, EHPAD, salles de classe, cuisines associatives. Une volonté assumée d’aller vers des publics éloignés. “J’ai vraiment fait ce spectacle pour ce public-là, pour aller à sa rencontre”, explique le comédien. Mais il le reconnaît : le théâtre reste un espace socialement situé. “Le public qui vient est souvent déjà ouvert, déjà sensibilisé.”
D’où cette tension permanente : comment faire dialoguer sans prêcher ? Le choix est clair. “Je ne cherche pas à imposer une façon de penser, je parle simplement de la vie intime de ma maman. Je la pose là.”
Sur scène, cette approche se traduit par une forme souple. Le texte ne bouge pas, mais la relation au public, elle, évolue à chaque représentation. “Il n’y a pas vraiment de début ni de fin. Je parle avec les gens. On ne peut pas faire comme si la vie dehors n’existait pas.”
Transmission et filiation

Au fil des échanges, une autre dimension apparaît : celle de la transmission. Le spectacle s’ouvre sur la présence du fils du comédien, et tisse un lien entre générations. “Ce sont des petits garçons qui se succèdent“, dit-il. L’enfant qu’il était, celui qu’il observe aujourd’hui, et celui que son fils deviendra. Une boucle qui dépasse le seul cadre du récit personnel.
Le spectacle est d’ailleurs largement joué dans les collèges et lycées. Accessible dès 10 ans, accompagné de médiations sur la laïcité ou l’espace public. Une volonté de toucher là où les questions émergent.
♦ Ma République et moi reste sur les routes jusqu’à l’été : Falaise, Forbach, Bischwiller , Wissembourg, Paris, Avranches, Pantin… Consulter la tournée ici.
Un ancrage toujours d’actualité
Depuis sa création, le spectacle accompagne, presque malgré lui, l’actualité politique française. “À chaque tournant politique, on me dit que c’est dans l’air du temps.” Municipales, législatives, présidentielles : le contexte nourrit la réception. Même les élus du Rassemblement national viennent parfois voir la pièce. Sans heurts. “Ça reste très poli. Il n’y a pas de censure.” Mais le comédien note aussi les limites : certains territoires, certains théâtres municipaux restent moins accessibles.
La pièce reste pourtant profondément française dans ses enjeux. “C’est une problématique franco-française. Elle ne peut pas vraiment s’exporter telle quelle.”
À La Criée, la discussion se prolonge longtemps après les applaudissements. Preuve que le théâtre, ici, ne s’arrête pas au plateau. Il continue dans les mots, les questions, les silences aussi. Et peut-être dans ce déplacement discret : partir d’une mère, d’un regard d’enfant, pour parler, autrement, de la République. ♦
