ÉconomieSolidarité

Par Marie Le Marois, le 15 juin 2026

Journaliste

Travailleurs exilés : illégaux aux yeux de la loi, indispensables pour Patron.ne.s solidaires

@Marcelle

Boulangers, bouchers, maçons ou chefs de cuisine, ils aimeraient embaucher ou garder leur apprenti exilé, pilier de leur activité. Mais la loi française les en empêche. Alors certains d’entre eux ont décidé de se battre, avec le soutien de Patron.ne.s solidaires. Cette association, fondée en 2021 par deux artisans, intervient pour accompagner des entreprises à surmonter les obstacles administratifs. À ce jour, plus de 200 dossiers ont été soutenus.

Devanture rétro, vélos seconde main alignés à l’entrée. Au fond, l’atelier – éclairage néons et radio FIP. Chico, Léonard et Joseph* y œuvrent côte-à-côte, dans une « sorte d’osmose », dira le deuxième. L’ambiance est amicale, parfois blagueuse, toujours concentrée. Leur rencontre ? Une histoire de hasards. En 2023, une cliente leur parle de ce jeune Ivoirien, qui a quitté son pays à 16 ans, connu les geôles libyennes (histoire dans bonus) et débarqué dans le sud de la France trois ans plus tard. Repartir ? Impossible. Sans le sou, les passeurs lui ont tout pris. Sans papiers, pas le droit de travailler. Et sans travail, pas de titre de séjour. Un cercle vicieux.

Patron.ne.s solidaires a des antennes à Bourg-en-Bresse, Nantes, Lille, Biarritz, Montpellier, Rennes et PACA, mais se déplace partout en France.

Des compétences hors normes

Cette boutique-atelier répare tous les vélos, même électrique @Marcelle

Chico ne supporte pas l’inaction, il a besoin de se sentir utile. Alors quand Léonard et Joseph, qui viennent d’ouvrir leur magasin-atelier, lui proposent de passer le lundi – jour de fermeture – il exulte. Puis revient. Tous les jours. « La mécanique, ça me plaît. C’est mon travail depuis que j’ai 13 ans », explique-t-il, meuleuse à la main. Surtout, il répare les vélos comme personne. « Il n’a pas nos méthodes, il ne connaît pas les règles académiques. Mais il a ce côté instinctif, qui complète notre savoir appris en formation. Rien ne l’arrête, il résout des problèmes complexes, comme purger des freins ou réparer des garde-boues de vélos électriques – des pièces qui finissent à la casse, car personne ne sait le faire », pointe Léonard, barbe fournie et regard doux.

Faire un contrat

Les fondateurs ont deux salariés dont Chico @Marcelle

Quand Léonard et Joseph commencent enfin à dégager des revenus, ils glissent chaque semaine quelques billets à Chico. Mais avec la croissance du magasin, l’improvisation n’est plus possible. « Sortir près de 600 euros par mois, ce n’est pas évident », et surtout, cela va à l’encontre de leurs valeurs. Hors de question cependant de se séparer du jeune homme. Comment l’embaucher ? Le métier de réparateur cycle est bien en tension au niveau national, mais pas en PACA. En cherchant une issue, Léonard tombe sur Patron.ne.s solidaires, qu’il sollicite à trois reprises. Leur conseil ? « Faire un contrat, tout simplement ».

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Fondée par deux boulangers

Patricia Hyvernat est paysanne-boulangère @Marcelle

L’association est née du combat commun de deux boulangers : Patricia Hyvernat (Ain) et Stéphane Ravacley (Doubs). En 2021, ils ont tous deux mené une grève de la faim de 14 jours pour sauver leur apprenti de l’expulsion -finalement régularisé. Leur lutte commune a donné naissance à l’association, avec un objectif clair : « Éviter à d’autres patrons d’en arriver à ces extrêmes, et mutualiser nos forces pour les guider vers les bonnes solutions », explique Patricia Hyvernat par visio, le verbe combattif, mais la voix fatiguée. « Rien n’a changé. Pire : la situation s’est dégradée ».

Elle dénonce un triple constat accablant. Des jeunes migrants aux parcours chaotiques, souvent marqués par des traumatismes. Des patrons qui se battent pour sauver leur entreprise, faute de main-d’œuvre. Et des préfectures qui multiplient les obstacles : délais interminables, embûches administratives, décisions arbitraires… Les erreurs peuvent être fatales. Un code métier mal renseigné. Une rémunération non conforme à la convention collective – « un écart au-dessus ou en-dessous peut entraîner un refus ». Ou une procédure mal suivie – « pour un mineur, la demande de titre de séjour doit être déposée deux mois avant ses 18 ans ».

Des erreurs fatales

À peine de mots échangés. Pas besoin : les deux patrons et Chico se comprennent @Marcelle

Ces exilés proviennent majoritairement d’Afrique subsaharienne, souvent aussi de pays en guerre comme le Soudan, l’Érythrée ou certaines régions en RDC. « Et depuis quelques années, on voit aussi arriver des personnes d’Asie – Bangladesh, Afghanistan… Ou parfois d’Europe de l’Est », ajoute également par visio Jean-Marc Touzard, secrétaire de l’association et responsable des Hauts-de-France, l’une des antennes.

Des exemples ? Ce diplômé de deux CAP en carrosserie, dont le patron avait suivi la procédure. Il avait consulté la base de données de France Travail – aucun profil ne correspondait. Et demandé une autorisation à la préfecture – un refus. Ou encore cet apprenti boulanger, sous le coup d’une OQTF, alors qu’il travaillait depuis quatre ans à la boulangerie Lou Pan.

Zone grise et travail au noir

Pas de limite pour Chico. Il sait tout réparer, même l’irréparable @Marcelle

Ces jeunes travailleurs, piégés, risquent de tomber dans la précarité , mais ne peuvent pas travailler légalement. « Ils évoluent dans une zone grise, explique Jean-Marc Touzard. Des patrons en profitent pour les employer au noir, alors que ce travail, s’il était déclaré, rapporterait beaucoup à l’État. On parle de dix milliards d’euros perdus chaque année à cause du travail dissimulé ! » D’autres préfèrent se battre. Boulangers, artisans, bouchers, restaurateurs, quelques professionnels du bâtiment ou des espaces verts… et dernièrement, un agriculteur. « Plus rarement, des entreprises plus importantes, comme cette boîte de 2 200 salariés dans la distribution textile qui s’est vue refuser le renouvellement du titre de séjour de son styliste », raconte ce consultant en informatique, qui accompagne les dirigeants d’entreprise dans les méandres administratifs.

Ces patrons sont altruistes, sans doute, mais avant tout en quête de main-d’œuvre. « Ils cherchent à recruter, et avec le déclin démographique, on est dans le rouge », insiste le militant, qui rappelle que même Giorgia Meloni l’a compris, en régularisant 500 000 travailleurs d’ici 2028. En France, il perçoit quelques signaux du MEDEF et du ministre de l’Économie et des Finances.

Du conseil au combat

Patricia Hyvernat en 2022 avec Yaya , le premier apprenti pour lequel elle s’est battue @Marcelle

L’association, sollicitée quotidiennement, va bien au-delà des conseils. Forte de ses bénévoles et d’un réseau d’avocats spécialisés, elle accompagne une cinquantaine de dossiers par an, chacun donnant lieu à un combat avec la préfecture, souvent mené avec d’autres structures – comme la Cimade ou la Ligue des droits de l’Homme. « L’union fait la force », martèle Patricia Hyvernat, qui souligne aussi l’impact décisif des médias dans ces luttes. Grâce à cette mobilisation collective, une vingtaine des jeunes ont été régularisés depuis 2021 – carreleur, apprenti cuisiner, ouvrier agricole, carrossier, etc.

Le soutien de l’association n’est cependant pas inconditionnel.  « On vérifie qu’il n’y ait pas de problème avec la justice, que le jeune ait un parcours vertueux, que le patron soit en règle. C’est important de prendre le temps de vérifier et de ne pas de réagir en urgence.  Il s’agit de ne pas nuire à la crédibilité de l’association ».

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Des risques encourus

la régularisation par le travail devient quasi impossible, et le renouvellement jamais gagné. La procédure a plus de chance d’aboutir si le métier est considéré comme en tension @Marcelle

En déclarant un salarié sans titre de séjour, le patron s’expose à des contrôles – même si toutes les cotisations sont payées. Les sanctions ? Des amendes administratives aux sanctions pénales, avec des montants pouvant atteindre des sommes très élevées, voire un risque de fermeture administrative. Exemple marquant : la boulangerie Lou Pan, évoquée précédemment, a été menacée. Face à cette injustice, elle a fait appel à Patron.ne.s solidaires, qui a mobilisé les médias sans délai. Résultat : l’ancien apprenti a finalement obtenu son récépissé« Mais l’histoire aurait pu virer au drame, la lettre de fermeture administrative était déjà signée », souligne Patricia Hyvernat, elle-même poursuivie par le tribunal correctionnel pour avoir gardé son apprenti libanais. Ce père de famille, propriétaire de son logement, attend depuis sept mois le renouvellement de son titre de séjour.

Des cotisations à l’État

« Dans certaines préfectures des milliers de titres de séjour édités restent stockés pendant parfois un an avant d’être délivrés. Et au niveau national, on parle de 950 000 dossiers en souffrance », dénonce Jean-Marc Touzard

Se savoir dans l’illégalité n’est « pas très agréable » pour Léonard et Joseph. Conscients d’une possible amende, ils se rassurent néanmoins. « Chico a un contrat, l’État n’est pas lésé avec les cotisations. Donc ce n’est pas du travail dissimulé », fait observer Joseph, malicieux, le tee-shirt floqué d’un ‘’vélo qui roule n’amasse pas rouille’’. Tout n’est pas idéal avec le jeune Ivoirien. Il arrive qu’il y ait des malentendus linguistiques, et son perfectionnisme est parfois démesuré – « Un client vient pour un frein et repart avec un vélo neuf ! », s’amuse Léonard, avant d’enfourcher son vélo. Pourtant, il est devenu indispensable, le pilier du projet. « Grâce à lui, on répare tout. » Son rêve ? Le passer du mi-temps au temps plein.♦

*Les prénoms et la ville sont anonymisés pour éviter toute agression

Bonus

#Financements des Patron.ne.s solidaires. « Les dons des particuliers et aucun financement public. On ne cherche pas à en avoir, notre indépendance est importante ! », souligne Jean-Marc Touzard, secrétaire de l’association.

L’association aimerait éployer davantage d’antennes et bâtir des réseaux locaux d’entreprises solides pour faire une pression sur les entreprises. « Si on y arrive ! Car beaucoup ont peur des représailles », déplore le responsable de l’antenne de Lille, en évoquant l’ambiance délétère instaurée par les dernières lois et circulaires.

#Les raisons de leur engagement. Tout a commencé au marché pour Patricia Hyvernat : « Je vendais mon pain. Yaya, un jeune guinéen de 16 ans, m’a demandé de le prendre en stage à la boulangerie. À l’approche de ses 18 ans, nous avons demandé à la sauvegarde de l’enfance de l’aide pour un dossier d’apprentissage. Ils n’ont pas réagi à temps et Yaya s’est retrouvé à la porte du foyer à 18 ans ». Face à cette injustice, elle a décidé de faire une grève de la faim pour lui, « d’autant plus que l’OQTF est tombée rapidement ». Aujourd’hui régularisé, Yaya est devenu lui-même boulanger. Il est diplômé de l’Académie des Futurs Leaders et préside l’association Ain pour tous.

Jean-Marc Touzard, lui, c’était en 2016, 150 jeunes dormaient dehors sous la tente dans un square lillois. « On les a scolarisés, donné des cours de FLE, etc. Puis est venu le problème du travail ».

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# Chico. Orphelin de père à 13 ans, il rejoint son oncle garagiste qui lui apprend le métier. À sa mort, trois ans plus tard, le voilà sans toit, sans travail. Juste une certitude : partir. Il se glisse dans le coffre d’une voiture, traverse des frontières, atterrit en Libye… puis en prison. « Contrairement à d’autres, je n’avais personne pour payer mes geôliers », murmure-t-il, une ombre dans le regard. La torture laisse en lui et sur son corps des stigmates.

Comme Chico était mécanicien, ses geôliers l’emploient pour réparer les voitures. Même si le garage reste « une prison fermée », il est mieux loti à cette place. Un des patrons, policier, l’aide à s’enfuir. À 3 heures du matin, il monte dans une embarcation avec au moins cent personnes à bord, dont des femmes et des enfants. Quelques heures plus tard, le vent se lève, des vagues submergent le bateau, le moteur est noyé. « J’ai réussi à le réparer en pompant ».

Arrivé en Italie, il monte dans un train sans connaître la destination, prend un autre train au hasard, à Vintimille, et débarque dans le sud de la France. Il vit dans la rue avant de rencontrer les bénévoles d’une association, qui lui trouvent un hébergement chez un particulier. Il y reste deux ans et demi, avant de trouver une chambre de service mise gracieusement à disposition. Sans eau, ni électricité, ni gaz. Mais il a son chez lui.