AlimentationSolidarité

Par Nathania Cahen, le 3 juillet 2025

Journaliste

Une vraie cuisine pour celles qui vivent en hôtel social

Malika et Binta discutent en cuisinant © NC

À Marseille, quelque 2400 migrants et demandeurs d’asile en quête d’un avenir meilleur sont hébergés en hôtel social par le 115. Nombre d’entre eux se nourrissent mal – pas équilibré, pas à leur goût, parfois même pas à leur faim – tandis que les mères de famille rêvent d’une marmite où mijoter des petits plats maison. D’où l’initiative de l’Armée du Salut : leur permettre d’accéder régulièrement à une cuisine partagée, avec ustensiles et denrées. Baptisée La Bonne Adresse, elle a ouvert ses portes en 2024.

Il fait très chaud dehors, et très chaud dedans avec les casseroles et cocottes qui mijotent. La transpiration perle sur les fronts mais la bonne humeur est de mise et les conversations vont bon train. Trois femmes s’affairent derrière les plans de travail, émincent, épicent, malaxent, touillent. Dans son caftan bleu, Malika surveille la cuisson d’une soupe à base d’oignons, de tomates et de poivrons. « C’est parfait pour l’été, commente cette mère de famille. Je fais aussi frire des aubergines puis je vais préparer un gâteau pour les enfants ».

Le reste du temps, c’est plutôt pizza et sandwich

Originaire d’Algérie, Malika a deux filles, et bientôt une troisième, à naître en juillet. « L’aînée va passer au CE1 et la seconde en grande section », glisse-t-elle fièrement. Avec son mari, ils vivent depuis trois ans dans une chambre d’hôtel attribuée par le 115. La jeune femme vient à La Bonne Adresse une fois par semaine, dans le créneau qui lui a été attribué. « Ici je peux préparer une bonne nourriture. Le reste de la semaine c’est plutôt des sandwichs ou des pizzas. Mais les filles mangent à la cantine. Et pendant les vacances, elles viennent ici cuisiner avec moi ». Elle ajoute en souriant : « Et ça me fait marcher un peu ».

Blessy surveille un plat en sauce agrémenté de poisson séché et de poulet © NC

Sur le plan de travail opposé s’active Binta. La Sénégalaise de 39 ans vient deux fois par semaine. Elle en profite pour faire sa lessive dans la laverie installée en sous-sol. Comme Malika, elle aussi vit dans une chambre d’hôtel avec un mari et trois enfants. « J’aime bien cuisiner, et ici on cuisine ce qu’on a envie. Parfois je fais un thiéboudiène, le plat de mon pays. Ce que je prépare ici nous dure deux jours ». À côté d’elle, Blessy, une Nigériane, surveille un plat en sauce agrémenté de poisson séché et de poulet. Des fumets odorants embaument les lieux et les épices chatouillent les narines.

55 famille bénéficiaires

Cette cuisine partagée profite aujourd’hui à 55 familles. « Qui doivent respecter un planning avec des créneaux attribués pour cuisiner – et pour faire sa lessive, précise Maïlys Durieux, monitrice éducatrice de la structure. Avec deux inscriptions hebdomadaires, dès lors qu’il y a au moins trois enfants ».

La Bonne Adresse distribue par ailleurs une vingtaine de paniers-repas. Dans un coin de la pièce, Nora Ben Ali, une travailleuse sociale de l’Armée du Salut, est en train de les préparer. Elle granit des plats qu’elle a préparés des sacs en kraft destinés aux usagers du service de bagagerie, des hommes essentiellement. La distribution a lieu deux jours par semaine. Nora parle beaucoup avec celles et ceux qui défilent dans le local. Elle les connaît tous désormais. « Les femmes racontent leur vie, celle d’ici, mais aussi celle d’avant. Elles évoquent un possible retour, les repères et la famille qu’elles ont laissés derrière elles. Certaines travaillaient, avaient des diplômes et ici elles ne sont plus rien ».

Des plats maison et pays, des gâteaux pour les enfants © NC

Un camion cuisine ambulant

Nous sommes rue Saint-Bazile, en haut de la Canebière, dans le quartier des Réformés. Dans cette petite traverse se loge La Bonne Adresse. Une bonne idée qui a découlé d’une autre bonne idée. L’Armée du Salut a en effet d’abord imaginé faire circuler un camion-cuisine mobile au pied des hôtels reliés au 115 (le numéro d’appel des hébergements d’urgence). Pour permettre à toute ces personnes (des demandeurs d’asile essentiellement) vivant là, pour un séjour moyen de 15 mois, de préparer eux-mêmes leurs repas. Au moins de temps en temps.

Très vite, le projet se heurte cependant à un écueil pratique : la quasi-impossibilité de stationner dans l’hypercentre de Marseille. Le camion sera donc fixe, installé dans la cour du Centre Social Bernard Dubois (1er arr), où il est possible d’utiliser sa cuisine tout équipée. Là encore, en s’inscrivant dans un planning dédié.

Binta profite de son créneau cuisine pour faire sa lessive © NC

Mais ce premier projet va en nourrir un autre : une vraie cuisine partagée, dans un vrai bâtiment. Et deux ans plus tard, La Bonne Adresse ouvre ainsi ses portes au printemps 2024. Outre une grande cuisine claire, spacieuse et bien équipée, les locaux comptent une salle de jeux, un service de domiciliation-bagagerie, une laverie et des douches. Ces pièces côtoient les bureaux de l’équipe en charge du lieu et un espace de stockage des produits alimentaires.

♦ Lire aussi : La générosité décarbonée des Coursiers Solidaires

La Bonne Adresse, une maison de substitution

Comme à bord du camion, hormis les viandes et poissons, les denrées proviennent de la Banque Alimentaire à 47%. Les fruits et légumes sont achetés à l’association Cantina (qui fait du groupement d’achat auprès d’agriculteurs locaux en circuit court) ou sont des dons de partenaires privés (comme le Fonds de dotation de la Compagnie Fruitière). Avec le concours des Coursiers Solidaires pour la livraison.

Pour la première année de fonctionnement, 128 ménages soit 446 personnes (dont 248 enfants) ont pu profiter des infrastructures. 70% d’entre eux vivent à l’hôtel et 18% dans des squats. Côté cuisine, en 2024 toujours, 20 000 kg de nourriture ont été distribués et 29 000 repas ont été cuisinés.

« Le bilan est bon, cet espace représente véritablement une maison de substitution pour ses nombreux usagers, estime Anaïs Beringer, coordinatrice de La Bonne Adresse pour L’Armée du Salut. En cuisine, beaucoup de femmes racontaient qu’elles n’avaient pas eu l’occasion de cuisiner depuis des mois, de partager un plat. Donc que c’était là un moment de bonheur ».

La suite, c’est pérenniser le modèle, multiplier les partenariats afin d’aménager d’autres espaces cuisine dans Marseille. Car ici, la liste d’attente est déjà « longue comme le bras » ! ♦

* Le Fonds de dotation Compagnie Fruitière parraine la rubrique alimentation et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

[pour les abonnés] – Le DADA – Dispositif Alimenter D’Abord – L’Armée du Salut – Le mal logement à Marseille – <!–more–>

# Le DADA – Dispositif Alimenter D’Abord. La Fondation Armée du Salut a participé à la création du DADA au côté du restaurant social Noga et de Sara Logisol (soutien logistique pour les publics en grande précarité) en 2020. Ce collectif veut favoriser l’accès à l’alimentation (de préférence saine, équilibrée, adéquate et choisie) des personnes hébergées en hôtel social par le 115. « Or dans ces solutions d’hébergement, il n’y a pas de solution digne ni d’espace pour cuisiner ou manger », pointe Yohann Bucas du pôle ressource Action Contre la Faim, ONG qui coordonne le dispositif.

Une douzaine d’autres structures ont depuis rejoint le DADA, pour « mettre les petits plats dans les grands » avec 108 tonnes de denrées distribuées en 2024, pour moitié des fruits et légumes. Par ailleurs, bonne nouvelle, quatre cuisines partagées ont vu le jour : outre La Bonne Adresse, il y a La Cuisine du 101, La Marmite Joyeuse et le GR1 de Yes We Camp.

# L’Armée du Salut. Mouvement international créé en 1878 en Angleterre et présent dans près de 131 pays, l’Armée du Salut est implantée en France depuis 1881. Elle englobe, depuis 2000, deux entités distinctes et complémentaires : une Congrégation, reconnue comme une Eglise, animée par des officiers et soldats regroupés autour de 26 postes. Et une Fondation, non confessionnelle, reconnue d’utilité publique. Cette dernière assure une mission d’intérêt général et d’utilité sociale et de responsabilité sociale au service de milliers de personnes accueillies dans 200 structures et services sociaux et médico-sociaux.

♦ Relire : Locations solidaires pour loger les sans-papiers

# Le mal logement à Marseille. En 2022, 100 000 personnes sont touchées par le mal-logement dans la Cité phocéenne :
40 000 logements privés potentiellement indignes, 150 copropriétés dégradées, fragiles ou susceptibles de le devenir, 14 000 personnes sans solution de logement. Le système d’hébergement d’urgence est saturé. Le dispositif SIAO (Service intégré d’accueil et d’orientation)-Urgence 115 est très sollicité pour des demandes de mise à l’abri : plus de 22 000 appels en mai 2024.
Nombre de personnes hébergées à l’hôtel : 300 début 2020 puis jusqu’à 2000 en 2024 (2400 en 2023).

Les personnes hébergées à l’hôtel par le 115 sont très souvent confrontées à la difficulté, voire à l’impossibilité de cuisiner dans certains hôtels, ce qui exacerbe l’insécurité alimentaire de ces foyers déjà vulnérables. Diagnostic d’ Action Contre la Faim (ACF), 2021 : 58% indiquaient ne pas être en capacité de cuisiner à l’hôtel ni à l’extérieur. 17% se trouvaient dans une situation de faim sévère et 37% de faim modérée.

En 2024, dans les Bouches-du-Rhône : 1681 ménages représentant 4333 personnes ont été mises à l’abris en hôtel 115. Au total, l’hébergement d’urgence en hôtel représente 721 507 nuitées. La durée moyenne de prise en charge est de 167 jours (24 semaines) mais celle-ci est variable selon les publics. En 2023, les adultes avec enfants passent ainsi 4 mois de plus en moyenne à l’hôtel que les hommes seuls.

Chiffres Observatoire du SIAO et ACF.