Société

Par Nathania Cahen, le 24 février 2026

Journaliste

Tourisme mémoriel : voir, comprendre et agir

Musée du Débarquement de Utah Beach ©Coraline et Leo

Plages du débarquement, musée de l’Armée, mémorial de Verdun, camp de concentration de Struthof… Sur 1,5 milliard de visiteurs en France en 2023, 13 millions se sont rendus sur un des 400 lieux de mémoire de l’Hexagone, Normandie en pole position. Au-delà de sa charge émotionnelle et d’un poids non négligeable dans l’économie et le développement des territoires, ce tourisme questionne sur sa modernisation et sur les nouveaux défis de la transmission.

« Un poilu aurait été décontenancé de découvrir que son champ de bataille est devenu un site touristique », pointe Evence Richard, à la tête de la Direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) du ministère des Armées. Si l’idée d’associer tourisme et mémoire peut sembler incongrue, elle répond à un changement d’époque. Le terme « tourisme de mémoire » n’est utilisé que depuis le 21e siècle, avec le rapprochement des ministères ou secrétariats d’État (selon les terminologies en vigueur) au Tourisme et aux Anciens combattants. Pour autant, dès 1917, l’entreprise Michelin éditait des guides des champs de bataille à destination des familles de combattants. Et, longtemps, le terme « pèlerinage » s’est appliqué à ces excursions.

La tuilerie du Camp des Milles © CDM

Les Rencontres du tourisme de mémoire sont un rendez-vous où élus, porteurs de projets et professionnels peuvent partager leurs expériences afin d’améliorer la mise en valeur de ces sites et l’efficacité les politiques publiques. La 6e édition s’est tenue début février 2026 au Camp des Milles, à côté d’Aix-en-Provence. L’occasion de rappeler l’existence et la portée éducative de ce camp d’internement et de déportation installé dans une briqueterie désaffectée. Entre 1939 et 1942, sur quelque 10 000 personnes qui ont transité ici, 2000 ne sont jamais revenues. En introduction, Alain Chouraqui, président du site rappelle donc l’importance, au-delà de la mémoire, de la réflexion citoyenne. Il évoque « un parcours initiatique […], un trait d’union scientifique et prudent entre ce qui s’est passé et ce qui pourrait se passer de nos jours. La citoyenneté recouvre beaucoup d’enjeux mémoriels ».

Culture, éducation, cohésion, valorisation…

<!–more–>

Le cimetière militaire de Longuyon 1914-18 (54) © NC

Le tourisme mémoriel contribue à la valorisation des territoires, à la culture, à l’éducation et au renforcement du lien armée-Nation, introduit le site du ministère des Armées, Chemins de mémoire. La France, théâtre de trois conflits majeurs entre 1870 et 1945, dispose d’un patrimoine mémoriel particulièrement dense. Des musées, champs de bataille, cimetières, monuments…, dont une part importante est entretenue par le ministère des Armées. On compte notamment 18 musées de défense, 290 nécropoles et 2170 carrés militaires dans les cimetières communaux, un millier de lieux de sépultures français répartis dans plus de 80 pays, et dix hauts lieux de la mémoire nationale (lire bonus). « Un témoignage de notre histoire et un hommage à tous les sacrifices consentis pour défendre la France et garantir sa liberté ».

En 2023, ces sites mémoriels ont attiré 13 millions de visiteurs, dont environ 25% en provenance de l’étranger. Au-delà de leur portée civique, ils contribuent à élargir l’offre touristique française sur l’ensemble du territoire, en toute saison. Avec 7,1 millions de visiteurs l’année dernière dont 41% d’internationaux, la Normandie reste la première région pour ce type de tourisme. Portée notamment par les célébrations du 80e anniversaire du Débarquement, la fréquentation de sites de la région a connu une hausse de 8,8% en 2024.

✱ Les trois lieux de mémoire les plus fréquentés en 2023 ont été le cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Calvados), le Musée de l’Armée (Paris) et La pointe du Hoc (Calvados).

Une simple halte, mais une démarche volontaire

Mémorial des martyrs de la Déportation à Paris © : Djamal ISSOUF – ECPAD/Ministère des armées

Complémentaire de l’offre touristique traditionnelle, le tourisme mémoriel joue un rôle important dans le développement des sociétés et des territoires. Il permet au public de mieux comprendre le passé tout en participant à son enrichissement civique et culturel ; il contribue également à la vitalité économique et culturelle des territoires.

Directeur du mémorial de Verdun, Nicolas Barret, observe cependant qu’il « se caractérise par du court séjour, un week-end parfois. Une halte entre Reims et l’Alsace concernant Verdun ». Un enjeu est donc de gagner en visibilité, en s’inscrivant dans un écosystème touristique. « Car le problème bien souvent n’est pas le manque d’intérêt, mais le manque d’informations ou la desserte », abonde un participant.

« Le tourisme mémoriel résulte d’une démarche volontaire. Ce ne sont pas des sites que l’on visite par hasard, observe Mathilde Bernardet, chargée d’études Tourisme de mémoire à la DMCA du ministère des Armées et des Anciens combattants. Il y a souvent un sujet familial, une sensibilité particulière. C’est en partie du tourisme généalogique, parfois le voyage d’une vie. Il peut y avoir beaucoup d’investissement et d’affect ». De surcroît, cela peut toucher beaucoup de monde si l’on prend l’exemple d’un combattant canadien qui compterait aujourd’hui une trentaine de descendants…

♦ (re)lire : Pour attirer un nouveau public, les Archives innovent

Les grands témoins disparus, réinventer la transmission

Longtemps la mémoire a été transmise par des grands témoins, mais ces derniers sont de plus en rares. La Première Guerre mondiale a perdu en 2008 sa dernière voix, son dernier Poilu, Lazare Ponticelli. De toutes les guerres qu’a connues la France au 20e siècle, il ne restera plus en 2050 que 500 000 anciens combattants ou conjoints survivants. Une question que pose le documentaire « Après eux – qui va raconter l’histoire ? » de Joseph Romano et Jonathan Safir (lire bonus). La transmission transite par trois vecteurs. La famille ; l’éducation et l’enseignement ; le tourisme mémoriel. D’où l’importance d’entretenir et animer ce patrimoine et ce réseau. Qui peut être appuyé par des labels comme celui, très recherché, de Patrimoine mondial de l’Unesco.

Vétérans accueillis à Deauville pour le 80e anniversaire du D-Day © Marie-Anaïs Thierry

« Il faut moderniser le récit, sans le dénaturer, pointe Emmanuel Duval, délégué Méditerranée d’Atout France. Trouver de nouvelles perspectives avec la muséographie, la scénographie »… Et relever le défi de contenus rigoureux et accessibles au jeune public, car ces sites font l’objet de nombreux voyages scolaires.

« Chaque génération a sa mémoire, ses codes de mémoire, ses manières de la confronter avec l’actualité complètement différentes », considère Piotr Cywiński, directeur du musée d’Auschwitz-Birkenau. Il illustre le propos avec l’année 1969 aux États-Unis, quand les vétérans des plages de Normandie paradaient avec leurs treillis et leurs médailles pour protester contre la guerre au Vietnam. Leurs enfants nés après-guerre sont, eux, allés à Woodstock, une autre contestation pour deux générations œuvrant pour la même cause, sans le voir.

Une mémoire tournée vers le futur

© NC

Le musée d’Auschwitz-Birkenau a été créé en 1947 et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1979 – « mais ce n’est pas pour cette raison que deux millions de visiteurs viennent chaque année », pointe Piotr Cywiński. Dans un français parfait, il explique qu’Auschwitz n’a d’abord été qu’un cimetière, où n’arrivaient pratiquement que des gens ayant perdu quelqu’un, pour comprendre ce qui s’est passé. Puis, dans les années 1970, un monument sur lequel appuyer les discours politiques. Enfin, aujourd’hui, c’est un lieu d’éducation et de réflexion.

« Il est crucial de montrer que la mémoire n’est pas tournée vers le passé, mais vers le futur. Que c’est une expérience doublée d’une ouverture », insiste l’historien polonais.Il regrette toutefois qu’au mot mémoire soient souvent associés ceux de devoir, leçon, transmission, obligation, travail… « C’est un repoussoir ! Il faut penser soutien, respiration, ouverture, discernement. Il y a énormément à revoir, enjoint-il. La mémoire, ça n’est pas s’apitoyer sur le passé, mais se poser des questions. Nous aider à mieux vivre ». ♦

 

Bonus

# Le tourisme en France – chiffres de 2024. 1,6 milliard de nuitées, dont 714 millions de nuitées marchandes. 100 millions d’arrivées internationales. 71,3 milliards de recettes. Dépense moyenne de 592€. Durée moyenne de séjour de 6,9 jours. 45000 entreprises créées dans le secteur et 1,6 million d’emplois.

Tourisme mémoriel : 13 millions de visiteurs en 2023 (+13,5% et +23,9% de visiteurs étrangers). La Normandie concentre le gros des visiteurs avec 5,3 millions d’entrées et 6 des 10 sites les plus visités en France. Puis Île-de-France (2,3 millions d’entrées) puis Grand Est .

Les sites labellisés Patrimoine Mondial de l’Unesco : 96 en France dont 43 dans les Hauts-de-France.

Musée du Débarquement, Arromanches-les-Bains © Coraline et Léo

# Après eux. Que reste-t-il de la Shoah dans les générations qui n’en ont pas été les témoins directs ? Le documentaire « Après eux – qui va raconter l’histoire ? » de Joseph Romano et Jonathan Safir En donne ainsi à voir des descendants ancrés dans leur époqueappelés à devenir à leur tour des passeurs de mémoire. Il propose une réflexion sensible et profondément contemporaine sur l’avenir du témoignage, à l’heure où disparaissent les derniers témoins. En ligne sur france.tv jusqu’au 23 mai 2028.

# Les dix sites mémoriels les plus visités. Cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Calvados) ; Musée de l’Armée (Paris) ; Site de la pointe du Hoc (Calvados) ; Cimetière militaire allemand de La Cambe (Calvados) ; Mémorial de Caen (Calvados) ; Musée de l’air et de l’espace (Seine-Saint-Denis) : Ossuaire de Douaumont (Meuse) ; Musée de l’Ordre de la Libération (Paris) ; Musée du débarquement d’Arromanches (Calvados) ; Airborne Museum (Manche).

Ces sites ont concentré en 2023 près de 50% de la fréquentation nationale (6,26 millions d’entrées).

♦ Relire : À Marseille, une école des porte-drapeaux pour transmettre la mémoire

# Les hauts lieux de la mémoire nationale. Ce sont des lieux de recueillement, d’histoire et de transmission de la mémoire. Ils perpétuent la mémoire des conflits contemporains de 1870 à nos jours). L’office national des anciens combattants et des victimes de guerre (ONAC-VG) les gère.

  • la nécropole de Notre-Dame de Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire (Pas-de-Calais), au titre des soldats morts pour la France aux côtés de leurs frères d’armes alliés (1914-1918) ;
  • la nécropole de Fleury-devant-Douaumont et la tranchée des baïonnettes (Meuse), au titre du sacrifice des soldats français de la Grande Guerre à Verdun (1914-1918) ;
  • le camp de concentration de Natzweiler-Struthof (Natzwiller, Bas-Rhin), au titre du système concentrationnaire nazi et de la résistance européenne ;
  • le mémorial du Mont-Valérien (Suresnes, Hauts-de-Seine), au titre de la répression exercée par les autorités allemandes pendant l’Occupation (1940-1944) et de la France Combattante ;
Utah Beach © Valentin Pacaut – The Explorers
  • le mémorial des martyrs de la Déportation, dans l’Ile de la Cité (Paris), au titre de la mémoire des déportés ;
  • le mémorial national de la prison de Montluc, à Lyon (Rhône), au titre de l’internement par le régime de Vichy et les autorités allemandes pendant l’Occupation (1940-1944) ;
  • le mémorial du débarquement et de la libération en Provence, au Mont Faron (Toulon, Var), au titre du débarquement des 15 et 16 août 1944 et de l’armée de la libération ;
  • le mémorial des guerres en Indochine à Fréjus (Var), au titre de la Seconde Guerre mondiale en Indochine (1940-1945) et de la guerre d’Indochine (1946-1954) ;
  • le mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, sur la promenade du Quai Branly, à Paris ;
  • le monument aux morts pour la France en opérations extérieures, dans le parc André-Citroën, à Paris.