Surchauffe urbaine : « Il faut combiner les solutions »
Les vagues de chaleur se multiplient, s’intensifient et s’installent plus longtemps. Face à cette nouvelle réalité climatique, les collectivités n’ont plus d’autre choix que d’adapter leurs villes. Végétalisation, matériaux adéquats, gestion de l’eau, nouveaux usages de l’espace public… : Élodie Briche, phD géographe-climatologue, coordinatrice R&D Urbanisme durable et référente nationale “surchauffe urbaine et rafraîchissement urbain” à l’ADEME, détaille les solutions déjà à l’œuvre et celles qu’il devient urgent de déployer.
Les trois épisodes caniculaires que nous venons de vivre donnent-ils une idée du climat qui nous attend ?

Oui. Nous ne sommes plus dans une hypothèse théorique. Nous vivons de plus en plus les conséquences du changement climatique. Ce que nous observons aujourd’hui correspond très clairement à ce que les scientifiques du GIEC (lire bonus) annoncent avec de hautes certitudes depuis plus de dix ans. Les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses. À Marseille, par exemple, les températures enregistrées ces dernières semaines dépassent des records historiques. À Marignane, la température de l’air observée a atteint 40,5 °C le 8 juillet, une valeur jamais observée jusque-là (le dernier record était de 39,7 degrés en juillet 1983).
Pourquoi les villes souffrent-elles davantage de la chaleur ?
En ville, la température ressentie est encore plus élevée en raison du phénomène d’îlot de chaleur urbain (ICU). Dans certaines conditions météorologiques — un ciel dégagé (peu de nuages), peu de vent — se crée le phénomène d’ICU. La différence de température entre un centre-ville très minéral et ses alentours peut atteindre une dizaine de degrés.
Le phénomène devient particulièrement préoccupant lors des canicules estivales. Les bâtiments, les chaussées et les matériaux foncés emmagasinent alors la chaleur pendant la journée et la restituent durant la nuit. Résultat : les températures ne redescendent plus suffisamment pour permettre au corps humain de récupérer. Ces nuits sont dites chaudes lorsque les températures ne descendent pas en dessous des 20 °C (température minimale de la nuit > à 20 °C) : elles sont observées cet été à certains endroits pendant plusieurs semaines. Les canicules constituent aujourd’hui l’enjeu de santé publique en ville le plus important en Europe.

Il faut donc rapidement agir, mais aussi s’adapter…
Oui, les deux leviers sont complémentaires. Le premier consiste à agir sur les causes du changement climatique en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. C’est ce que l’on appelle l’atténuation.
Le second relève de l’adaptation. Il s’agit d’agir sur les conséquences du changement climatique et d’apprendre à vivre avec un climat qui change déjà, en adaptant et /ou repensant durablement nos villes pour limiter leurs effets sur les habitants. L’enjeu est désormais de planifier au sein d’un plan d’action, d’un document de planification, une trajectoire de rafraîchissement urbain. Multiplier les réponses d’urgence ponctuelles lorsque survient une nouvelle canicule ne suffit pas, une planification est impérative.
Quelles solutions les collectivités peuvent-elles mettre en œuvre ?
La première chose à retenir, c’est qu’il n’existe pas de solution miracle. Chaque territoire possède ses propres contraintes : son climat, son sous-sol, son urbanisme, sa disponibilité en eau, son patrimoine architectural et bâti. Une solution efficace dans une ville ne sera pas forcément pertinente ailleurs. Nous encourageons donc les collectivités à combiner plusieurs familles de solutions : davantage de végétation lorsque cela est possible, des matériaux qui accumulent moins la chaleur, une meilleure gestion de l’eau, davantage d’ombre dans l’espace public, mais aussi une réflexion sur les usages et pratiques de la ville par les usagers. Cette approche globale, systémique, est beaucoup plus efficace que la mise en œuvre d’une mesure isolée.
Vous insistez beaucoup sur cette idée de combinaison des solutions !
Parce que chaque dispositif possède aussi ses limites. Prenons l’exemple des revêtements très clairs. Ils absorbent moins la chaleur, la chaleur n’est pas emmagasinée pendant la journée et donc pas restituée la nuit. C’est un véritable avantage. En revanche, s’ils ne sont pas associés à des zones d’ombre, ils réfléchissent davantage le rayonnement solaire et peuvent dégrader le confort thermique et visuel des piétons. La question n’est donc jamais de choisir une seule solution, mais de concevoir un ensemble cohérent qui améliore réellement le confort thermique des habitants. C’est cette logique d’équilibre qui guide aujourd’hui les projets urbains les plus aboutis.

Vous avez créé en 2023 la plateforme « Plus fraîche ma ville ». À quoi sert-elle concrètement ?
Nous l’avons co-construite avec les agents et élus de collectivités afin de les aider à passer à l’action de manière raisonnée et durable. L’idée n’était pas d’apporter un discours supplémentaire sur le changement climatique, mais de proposer un service numérique opérationnel et très concret pour concevoir des projets de rafraîchissement urbain.
La plateforme Plus fraîche ma ville permet d’établir un pré-diagnostic de la surchauffe d’un territoire, d’identifier les secteurs les plus exposés grâce au « climadiag commune » de Météo-France et aux zones climatiques du CEREMA. Et, surtout, le cœur du service est de choisir les solutions de rafraîchissement urbain les plus adaptées, en faire une simulation financière (coûts d’investissement et d’entretien), de trouver des exemples pour s’inspirer et des aides techniques ou financières pour réaliser les projets. En effet, le service met à disposition des dizaines de retours d’expérience réalisés partout en France et outre-mer afin que les collectivités puissent s’inspirer de projets déjà éprouvés.
Aujourd’hui, près de 600 collectivités et plus d’un millier d’agents ou d’élus utilisent cette ressource avec ses solutions bleues (eau), vertes (végétation), grises (bâti et formes urbaines) et douces (changement de pratiques de la ville). Les trois dernières vagues de chaleur ont d’ailleurs fortement accéléré les inscriptions et le nombre de projets engagés (plus de 900 désormais).
Justement, quelles réalisations vous semblent particulièrement inspirantes ?
Il existe de nombreux exemples inspirants, de grandes comme de petites collectivités. À Marseille, le parc des Sœurs-Franciscaines, autour de la Cômerie (6e) illustre bien cette approche globale. Les arbres remarquables ont été conservés, de nouveaux espaces végétalisés ont été créés, des revêtements adaptés ont été installés et l’ensemble a été pensé pour améliorer durablement le confort des usagers.
À Toulouse également, plusieurs opérations montrent qu’il est possible de transformer des espaces très minéraux malgré des contraintes importantes. Place du Capitole, les aménagements végétaux tiennent compte de la présence du parking souterrain et des exigences patrimoniales (contraintes ABF). L’essentiel est de concevoir chaque projet dans sa globalité plutôt que d’empiler des solutions techniques sans s’assurer de leur cohérence.
La plateforme encourage aussi les retours d’expérience mitigés ou négatifs. La commune de Cuers (Var) y signale par exemple que le revêtement ocre ne fonctionne pas partout.

La végétalisation est souvent présentée comme la réponse idéale. Est-ce vraiment le cas ?
Si elle joue un rôle essentiel avec des co-bénéfices sur la santé, le bien-être, la biodiversité, elle ne peut tout résoudre. Planter des arbres est indispensable lorsque les conditions climatiques et urbaines le permettent. Encore faut-il choisir des essences capables de résister aux températures futures et à la raréfaction de la ressource en eau. Les premières années, ces arbres devront également être entretenus et arrosés. Or, dans certains secteurs, le sous-sol est déjà saturé par des réseaux ou des infrastructures. Ailleurs, des contraintes architecturales empêchent certaines plantations. Là encore, il faut adapter les réponses au contexte local plutôt que reproduire les mêmes méthodes partout.
Avez-vous le sentiment que les collectivités ont pris la mesure du problème ?
Oui, très clairement, mais cela reste insuffisant. Depuis quelques années, la prise de conscience s’est accélérée. Après la canicule de 2003, les initiatives existaient déjà, mais elles restaient dispersées. Aujourd’hui, le sujet est devenu plus central. Et cette mobilisation ne concerne plus seulement les grandes métropoles. Les petites communes sont elles aussi confrontées aux vagues de chaleur et cherchent des solutions adaptées à leurs moyens. Ce que nous vivons cet été rend très difficile d’ignorer la réalité du phénomène.
La chaleur est aussi un sujet de santé publique. Quelles sont les préconisations en la matière ?
En effet, la chaleur n’est plus seulement une question d’urbanisme. C’est désormais un véritable enjeu de santé publique. Les vagues de chaleur affectent en priorité les personnes âgées, les plus fragiles, les enfants, mais aussi tous ceux qui travaillent à l’extérieur. Les villes doivent désormais intégrer cette réalité dans leur fonctionnement quotidien.
Des « solutions douces » s’imposent : adapter les horaires des chantiers, ouvrir les piscines plus tard par exemple, développer des espaces refuges intérieurs et extérieurs accessibles au public ou encore réfléchir à de nouvelles organisations pour les écoles lors des épisodes les plus intenses.

# Santé Publique France indique une hausse de 29,1% des décès des + de 45 ans pour la semaine du 22 au 28 juin 2026. En détail ici. Sur les neuf derniers étés, 11 700 décès sont attribuables à une exposition de la population à la chaleur durant les canicules et près de 40 000 pour l’ensemble de la période de surveillance.
En quoi consistent ces « refuges climatiques » ?
L’idée est simple : permettre à chacun d’identifier rapidement un lieu où trouver de la fraîcheur pendant une canicule. Nous accompagnons financièrement et techniquement la cartographie participative des refuges climatiques portée par le bureau d’études Tribu. Ce dispositif est en cours d’expérimentation avec quelques collectivités. Les habitants peuvent y signaler des lieux accessibles où il est possible: un parc, un bâtiment public, une médiathèque, une église ou tout autre espace offrant un véritable confort thermique. Un « espace refuge » est un lieu intérieur ou extérieur, dans lequel les individus viennent « chercher un réconfort thermique lorsqu’ils sont soumis à des conditions atmosphériques stressantes dans d’autres lieux » (Géraldine Molina, 2016).
Les architectes et les aménageurs se sont-ils emparés du sujet ?
Oui de manière parfois mitigée. Les questions de confort d’été occupent désormais une place importante dans les formations, les programmes de recherche et certains projets d’aménagement. Malheureusement, cela n’est pas encore systématique et priorisé du fait de contraintes bien souvent budgétaires. Les projets urbains mobilisent davantage d’équipes interdisciplinaires : les architectes travaillent de plus en plus avec des climatologues, des urbanistes, des ingénieurs ou des spécialistes du bâtiment pour imaginer des solutions adaptées aux conditions climatiques de demain. Les grands acteurs de la construction s’investissent eux aussi dans cette réflexion (à l’instar du projet national ISSU), ce qui montre que l’adaptation des villes à la chaleur devient progressivement un enjeu partagé par l’ensemble de la filière.

Êtes-vous optimiste pour les années qui viennent ?
Je pense qu’il est indispensable d’agir dès maintenant. Car nous savons que le climat évolue rapidement. Dans le sud de la France, les projections montrent que nous nous dirigeons progressivement vers des conditions proches de celles que l’on observe aujourd’hui dans certaines régions du Maghreb. La question n’est donc plus de savoir si nous devons adapter nos villes, mais à quelle vitesse nous allons le faire.
Lorsque nous avons lancé Plus fraîche ma ville avec l’ADEME, notre mot d’ordre était : « N’attendez pas la prochaine vague de chaleur pour agir. » Avec l’été que nous traversons, ce message est plus actuel que jamais ! ♦
Bonus
# Le GIEC. Depuis 1988, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) évalue l’état des connaissances sur l’évolution du climat, ses causes, ses impacts. Il identifie également les possibilités de limiter l’ampleur du réchauffement et la gravité de ses impacts et de s’adapter aux changements attendus. Les rapports du GIEC fournissent un état des lieux régulier des connaissances les plus avancées. Cette production scientifique est au cœur des négociations internationales sur le climat. Elle est aussi fondamentale pour alerter les décideurs et la société civile.
