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Des lunettes connectées pour parler avec les yeux

Par Marie Le Marois, le 6 mai 2024

Journaliste

Wyes permet à des enfants et des adultes paralysés et privés de la parole de pouvoir communiquer @Wyes
Les personnes paralysées et privées de l’usage de la parole subissent une double peine : la souffrance de ne plus se mouvoir et celle ne plus pouvoir s’exprimer. Alors trois ingénieurs ont créé Wyes, une paire de lunettes connectée qui permet de piloter smartphone, tablette et ordinateur simplement avec les yeux. Commercialisée depuis janvier 2024, elle change déjà la vie d’une quarantaine de patients, en France et en Belgique.

Ils souffrent de la maladie de Charcot, de myopathie, de sclérose en plaques ou de locked-in syndrome. Ils raisonnent, mais ne peuvent plus parler, écrire, ni même communiquer avec leurs mains. Ces personnes ne sont pas capables, en fait, de bouger la moindre partie de leur corps. Sauf une zone bien particulière : les muscles qui entourent les yeux. Face à ce constat, bouleversée par ces personnes dans l’incapacité « de partager leurs émotions », Sarah Mougharbel a mis au point une technologie innovante : des lunettes connectées baptisées Wyes – When Your Eyes Speak (Quand Vos Yeux Parlent). Adaptées à un maximum de maladies, pathologies et cas particuliers, elles permettent aux personnes enfermées dans leur corps de retrouver autonomie et communication. De retrouver des interactions humaines, du partage, un travail. De reprendre une vie.

Le mouvement volontaire de l’œil déclenche l’action

Sarah Mougharbel, directrice générale de Wyes, à la station F @Marcelle

En apparence, ces lunettes n’ont rien d’extraordinaire. Or, derrière leur monture noire se cachent six capteurs à infrarouge, trois de chaque côté. Ils permettent « de cartographier les mouvements des yeux et des muscles autour », détaille cette ingénieure de 28 ans, au cœur de la Station F, le temple de la tech innovation à Paris qui héberge Wyes jusqu’en janvier 2025. Reliées à un boîtier par deux fils, les lunettes s’adaptent à différents degrés de paralysie faciale pour détecter différentes actions volontaires : clin d’œil, haussement de sourcil, battement de paupière, mouvement de pupille, etc. Elles peuvent effectuer « tout ce qu’on peut faire normalement avec nos dix doigts sur le smartphone, la tablette ou l’ordinateur », résume la directrice générale. Chercher des infos sur Internet, commander un livre, taper un texte, cliquer sur des pictogrammes, des mots ou phrases présélectionnés.

Des applications de communication 

Les lunettes permettent de manipuler une infinie d’applications @Marcelle

D’un point de vue technique, comment ça fonctionne ? Deux lignes balayent l’écran de l’ordinateur, de gauche à droite et de bas en haut. Quand celles-ci se croisent sur la tâche ou le mot désiré, l’utilisateur n’a plus qu’à cligner de l’œil pour les arrêter, comme un clic de souris. Wyes est compatible avec tous les systèmes d’exploitation, « sauf Windows, où il faut installer en plus un petit plug-in gratuit ». Et une infinité d’applications de communication, telles qu’Helpicto, Assistant Parole ou Grid. « L’idéal est de personnaliser au maximum l’ordinateur ou la tablette pour que les patients fassent le moins d’effort possible pour communiquer », étaye cette diplômée d’un triple cursus – linguistique, informatique et ingénieur. Autre nécessité : se familiariser avec l’outil. Raison pour laquelle Weys a intégré dans son équipe une ergothérapeute qui accompagne chaque patient pour qu’il devienne autonome.

Coconstruit avec les patients 

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Les associés partent régulièrement aux quatre coins de la France à la rencontre des patients @Wyes

Élaborer ce bijou technologique a demandé huit ans à l’équipe de Wyes. Entre le jour où Sarah Mougharbel a décidé que les lunettes seraient son sujet d’étude, dans son école d’ingénieur, et leur commercialisation en janvier 2024. Avec deux autres étudiants embarqués dans l’aventure, elle a fait le choix de capteurs infrarouges, et « non d’un système sophistiqué ». Car le budget alloué par l’école au projet d’étude était faible, « mais c’est sous la contrainte qu’on innove ! » Pour élaborer la solution la plus adaptée – « facile à actionner, pas fatigante et volontaire » – la perfectionniste a rencontré associations (APF, Horizon Charcot…), MAS (Maison d’accueil spécialisée) et hôpitaux de l’AP-HP. L’idée était de travailler « avec et pour les patients », souligne celle qui tient à cette notion de co-développement.

Une électronique embarquée de 3,5g

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L’intelligence algorithmique embarquée, plus particulièrement l’adaptabilité à la fatigue progressive de l’utilisateur, est brevetée depuis 2019.

Les lunettes, fabriquées par imprimante 3D, s’adaptent à la morphologie de la personne, à sa fatigue progressive (le clignement, si infime soit-il, est intégré). Ainsi qu’à l’évolution de sa paralysie faciale. L’équipe, composée de cinq salariés dont trois alternants, a en effet pris en compte le fait que certaines pathologies et maladies, notamment neurodégénératives, amenuisent de plus en plus les capacités motrices de la personne. Pas besoin de changer les lunettes, il suffit juste de recalibrer les capteurs. À force de tests sur les patients, les trois ingénieurs ont réussi à réduire la taille des lunettes, « au début, elles étaient énormes ! ». Les allégerl’électronique embarquée ne pèse que 3,5g (soit le poids de trois jolis papillons). Et intégrer des verres correcteurs – « Pour les adapter, il suffit de les apporter chez un opticien », explique la cheffe d’entreprise.

Des lunettes abordables

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Wyes pourrait être un espoir pour les patients en réanimation @Wyes

L’idée des lunettes connectées n’est pas nouvelle. « La solution existe déjà, concède Sarah Mougharbel, mais elle est onéreuse ». Les concurrentes, munies de caméras, valent en effet autour de 22 000 euros. Depuis le départ, la jeune femme veut rendre le dispositif le plus accessible possible. Pour que tout le monde, quel que soit son porte-monnaie, puisse retrouver un moyen de communication. Ainsi Wyes coûte 2499 euros, dont 75% pris en charge par la MDPH (maison départementale des personnes handicapées). « Mais seulement pour les moins de 60 ans », se désole l’entrepreneuse qui s’empresse d’ajouter : « On travaille avec des associations qui achètent des lunettes et les prêtent à leurs membres ». L’enjeu aujourd’hui est de faire connaître Wyes. Mais l’équipe ne perd pas de temps, elle travaille sur plusieurs projets, dont l’intégration des lunettes dans les services de réanimation (bonus)

Utilisables de jour comme de nuit

Michel se sert de Wyes pour appeler l’aide de nuit @Véronique

Cette innovation, parrainée par José Utiel (bonus), permet de retrouver le pouvoir de s’exprimer, mais aussi d’appeler à l’aide de jour comme de. nuit. C‘est surtout pour cette fonction que Michel, dont la maladie de Charcot a été diagnostiquée il y a neuf ans, utilise les lunettes. Reliées à un carillon d’appel, elles permettent à cet homme, qui ne peut plus parler, d’alerter l’auxiliaire de nuit d’un haussement de sourcil, lorsqu’il est encombré et qu’il a besoin d’une aspiration.

« Wyes est un miracle », résume sa femme, Véronique qui lui chausse ses lunettes le soir, au coucher. Auparavant, le carillon était relié au pied de son mari. « Le problème est qu’il ne parvient plus à bouger, même cette partie du corps. Il n’avait donc aucun moyen de prévenir. C’était très angoissant ». Pour cet homme tétraplégique, Wyes « sauve la vie ».♦ 

Bonus

  • Financements. Wyes est en levée de fonds et recherche d’investisseurs 
  • José Utiel est le parrain de Wyes. @Wyes

    José Utiel, le parrain. Ce marathonien devenu tétraplégique continue de courir et de vivre sa passion grâce à des coureurs qui poussent une “Josette”, un fauteuil adapté qu’il a conçu et développé. Grâce aux lunettes qui lui permettent de communiquer avec ses pousseurs, José peut pleinement partager l’expérience. Le 7 avril 2024, Sarah Mougharbel faisait également partie de l’équipage qui poussait José sur le marathon de Paris et affirme : « C’est José qui nous pousse tous finalement ! ». 

  • Wyes travaille sur plusieurs projets. Le pilotage de fauteuils électriques grâce à ses lunettes. Apprendre ou réapprendre à communiquer pour des personnes atteintes de troubles cognitifs. Et l’intégration de leur technologie au sein d’hôpitaux, notamment en services de réanimation, « afin de permettre aux patients sous assistance respiratoire de pouvoir s’exprimer et communiquer leurs besoins aux professionnels de santé ».