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Pour que les femmes se réapproprient leur destinée
Solidarité Femmes ? C’est un numéro d’appel, le 3919, et une fédération nationale qui accompagne les femmes victimes de violences conjugales ou sexuelles, ainsi que leurs enfants. L’accueil y est gratuit, anonyme et inconditionnel. Protéger les femmes, « une cause nationale dont nous sommes le bras armé », résume-t-on dans les bureaux de Marseille, une des 82 associations adhérentes.
« Nous nous occupons de tout et travaillons avec un réseau de partenaires dans les domaines de la santé et du juridique », précise d’emblée Sophie Pioro, directrice de Solidarité Femmes 13. Pointant, dans la foulée, un principe, essentiel : « Nous ne décidons rien pour les femmes qui nous sollicitent. Car nous voulons leur redonner la capacité de décider par elles-mêmes de leur vie. On croit leur histoire, on est là pour elles. On met une palette d’outils à leur disposition. Mais elles n’ont pas l’obligation de les utiliser, ni de revenir ».
Un accompagnement global
Il se décline ici en six compétences. L’accueil, le diagnostic puis l’orientation – pour 3 845 femmes qui ont poussé la porte de l’antenne marseillaise en 2023. De tous âges et tous milieux sociaux – donc avec des besoins différents, « un logement pour certaines, de l’écoute pour d’autres ».
Le logement, à savoir l’accompagnement dans les démarches et non pas la mise à disposition. L’hébergement d’urgence, soit 75 places aux adresses tenues secrètes, pour échapper aux violences et bénéficier d’un accompagnement socio-éducatif. « En flux tendu, c’est toujours plein ».
La prise en charge thérapeutique et psychologique, notamment pour restaurer le lien mère-enfant. Des actions et projets innovants, souvent autour du développement personnel des victimes.
Enfin, de la formation et la sensibilisation d’un public le plus large possible, professionnel ou non.

Sophie Pioro, pasionaria
Comme son nom ne l’indique pas, Sophie Pioro est née en Belgique avec des origines polonaises. Elle est une engagée inconditionnelle sur les sujets de la discrimination et de l’exclusion des femmes.

Jeune, en Belgique puis en France, elle travaille dans le social. Une expérience qui la conduit sur les bancs de la fac de Toulouse pour le Master Genre – « le seul en France en 2002, mais d’autres sont apparus depuis ». Entre autres postes, elle sera par la suite chargée de mission Égalité femmes-hommes pour la région Midi-Pyrénées, puis consultante pour le cabinet brestois Perfegal, « le seul spécialisé à l’époque dans l’égalité professionnelle femmes-hommes ».
Ses pérégrinations, professionnelles notamment, la conduisent finalement à Marseille. D’abord directrice régionale de la Fondation Agir contre l’Exclusion (FACE Sud Provence), puis directrice nationale des projets et partenariats de FACE. Pour prendre enfin, en 2021, la direction de Solidarité Femmes 13.
♦ Lire aussi : Avec Face, le recrutement peut s’opérer sur un voilier
Partout et jusqu’à Mazan
Sophie Pioro se sent à sa place dans cette association. « Accompagner des femmes vers un retour à la vie, animer une équipe investie, développer des projets plus pointus qu’ils n’en ont l’air, être créatifs pour marquer les esprits… C’est un boulot à haut potentiel de valeur, qui me stimule », confie-t-elle. Depuis sa table de travail, elle montre toutes les photos qui ornent les murs de son bureau. Et puis elle a été conquise par Marseille, ville de tous les défis, tous les extrêmes et tous les possibles. « Un gros chantier, acquiesce-t-elle. Mais ailleurs aussi, il ne faut pas stigmatiser Marseille. Personne ne connaissait Mazan il y a quelques mois… »
Beaucoup de misère, de douleur, de violence sont incrustées dans la vie des femmes qui passent la porte. « Aujourd’hui cela relève du phénomène de masse, avec de la violence chaque jour, partout. Et beaucoup de femmes assez fortes pour dissimuler les violences conjugales, ne pas se voir comme des victimes. C’est un long chemin pour sortir de là, et nous l’accompagnons de toutes les manières possibles ». Ainsi, elle escorte cet après-midi au Palais de justice une femme qui a rendez-vous avec le juge aux affaires familiales (JAF) et redoute la confrontation avec son ex-conjoint.

« Mais il y a aussi de très belles histoires, veut souligner Sophie Pioro. Une dame, malienne, est arrivée un jour avec ses cinq enfants, perdue. Aujourd’hui, elle a un logement, parle très bien français, se réjouit de voir ses enfants bien intégrés avec les deux aînés à l’université ». Ou bien cette autre femme, qui était suivie psychologiquement : « Elle a participé à un Quadrathlon, puis est devenue monitrice de voile à l’UCPA ! »
La communication libère la parole
Sortir du régalien, bâtir des réponses locales, imaginer de nouvelles passerelles… La directrice s’y applique avec une équipe de 45 salariés, faite d’une grande diversité de profils – notamment des travailleurs sociaux, des psychologues, des chargés de projet. Elle peut aussi compter sur de nombreux soutiens institutionnels et associatifs, ainsi qu’une quarantaine de partenaires privés (dont les fondations L’Oréal et RAJA). Qui aident avec des finances, des compétences ou encore des collectes.
Et s’appuyer sur ce bel outil que Sophie Pioro nous fait visiter avec bonne grâce : une plateforme lumineuse de 500 m2 dans le centre de Marseille, dans laquelle l’association a emménagé en 2023. S’y imbriquent bureaux, salles d’entretien, de réunion, espaces jeux ou détente… Et bientôt sans doute, un espace de garde pour les enfants. En termes de structure comme d’effectifs, ce n’est pas du luxe. « Avec #metoo, le Grenelle des violences conjugales, et aujourd’hui l’affaire Pélicot qui remue, fait remonter des angoisses chez certaines… les sollicitations augmentent. La communication est une bonne chose, elle libère la parole. »
♦ Ce qui doit changer : « On le répète en boucle, plus de moyens pour la police, la justice et les associations, une tolérance zéro, une parole forte au plus haut de l’État» – Sophie Pioro
Renouer avec le monde du travail
Ingénieuse et impliquée, l’équipe de Solidarité Femmes nourrit projets et solutions. Il y a Job Café, des ateliers conviviaux bimensuels, animés notamment par des pro de l’insertion professionnelle pour soutenir et encourage le retour à l’emploi. Cela passe aussi par des visites d’entreprises ou de chantiers d’insertion. Et des partenariats, comme cette convention avec les fédérations de la grande distribution qui se traduit par des invitations à découvrir leurs métiers, des contrats d’insertion professionnelle. Ainsi que, dans l’autre sens, des interventions pour sensibiliser à la violence sur les lieux de travail. « Nous essayons en effet de multiplier les offres de formation », complète Sophie Pioro.

Sans oublier le Quadrathlon des femmes (multi-primé, lire bonus), car le sport est un précieux allié dans le processus de reconstruction. Depuis 2021, avec l’aide notamment de l’UCPA et Marseille Solutions, ce projet couplant pratique sportive et découverte de nouveaux milieux professionnels remobilise les femmes et leur ouvre d’autres perspectives.
Par ailleurs, il fait l’objet d’un partenariat avec une structure napolitaine qui accompagne les femmes en sortie de prison – une unité de torréfaction augmentée d’une chocolaterie, et une formation de barista qui permettent aux ex-détenues de s’extraire du milieu de la mafia. L’équipe étudie comment importer le Quadrathlon à Naples.
♦ (re)lire l’article : Après les violences conjugales, le sport pour se reconstruire
De La Tresse à J’crains dégun, des projets qui soutiennent
Se reconstruire soi. Mais parfois aussi reconstruire la relation avec ses enfants. Restaurer l’image, la confiance. Cet espace où renouer les liens et panser les blessures, c’est La Tresse. Il est ouvert tous les mercredis matin aux mamans et aux 0-6 ans pour des temps collectifs avec une psychologue et une éducatrice jeunes enfants.
Et pour inciter à réagir et se faire connaître a été imaginé l’événement J’crains dégun (pour les non-initiés au parler marseillais, cela relève du « même pas peur »). Ce programme tout public met en lumière sur un week-end la question des violences et le travail des associations. La troisième édition s’est tenue voilà quelques jours autour d’ateliers culturels, discussions, conférences ou encore la projection de films. À cette occasion, la marelle géante a sans doute été déployée, un outil ludique pour illustrer le sujet, notamment lors d’événements culturels.

En route pour son jubilé en 2026, l’infatigable équipe de Solidarité Femmes 13 fait converger toutes ses énergies vers un nouveau projet. Un idéal pour cette grande cause des femmes victimes de violences, qui se matérialiserait en un seul et même pôle agrégeant aussi le Planning familial et le CIDF. Work in progress… ♦
* La Fondation de France Méditerranée parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *
Bonus
[pour les abonnés] – Le nuancier de l’amour – Le Quadrathlon des femmes – Le Grenelle des violences conjugales –
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# Le nuancier de l’amour. Tinder et la Fédération nationale Solidarité Femmes ont lancé le “Nuancier de l’amour”, un baromètre pour aider à reconnaître les signaux d’une relation malsaine. Rencontrer quelqu’un peut susciter un tourbillon d’émotions. Or cela rend difficile le repérage des signes d’une relation saine, en particulier en ce qui concerne l’intimité. Une confusion accentuée chez les jeunes femmes, les violences conjugales étant particulièrement élevées auprès de cette tranche d’âge. Conçu comme un outil ayant pour but d’accompagner les jeunes femmes à être attentives dès le tout début de relation, il donne les clés pour identifier les comportements positifs comme les signaux préoccupants qui pourraient laisser présager une relation malsaine. De quoi naviguer dans leur vie amoureuse en toute sérénité.
Le “nuancier de l’amour” est disponible sur le compte Instagram de Tinder, de la Fédération nationale Solidarité Femmes et de Margaux Motin.
# Des chiffres. En 2022, 118 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire (94 en 2023) ; 27 hommes ont été tués par leur partenaire ou ex-partenaire ; 12 enfants mineur.es sont décédé.es, tué.es par un de leurs parents dans un contexte de violences au sein du couple.
82% des mort.es au sein du couple sont des femmes. Parmi les femmes tuées par leur conjoint, 31% étaient victimes de violences antérieures de la part de leur compagnon. Par ailleurs, parmi les 23 femmes ayant tué leur partenaire, 9 d’entre elles, avaient déjà été victimes de violences de la part de leur partenaire.
Source : « Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Année 2022 », ministère de l’Intérieur, Délégation aux victimes.
♦ Lire aussi : Dispo Ménage booste les femmes éloignées de l’emploi
# Le Quadrathlon des femmes. Le principe ? Répartir sur une année quatre cycles sportifs correspondant à quatre disciplines sportives différentes. Celles-ci sont sélectionnées en fonction de leurs bienfaits sur la santé physique et psychique, du développement des compétences psychosociales qu’elles permettent. Foot, équitation, voile, natation, boxe… notamment.
En 2021, le projet a reçu le prix national et régional de l’ESS, mention « Utilité Sociale ». Et été lauréat du Prix Coup de Cœur Les Défis AESIO Mutuelle. Il est également labellisé « Fondation Alice Milliat ».
En 2022, il est lauréat de l’appel à projets annuel de la Fondation La Bonne Jeanne.
En 2023, Le Quadrathlon des femmes est sélectionné par OM Fondation pour intégrer la deuxième promotion de « cOMmunauté », (2023-2024). Ce programme de Solidarité Femmes accompagne des structures de l’innovation sociale sur le territoire marseillais. De plus, il reçoit le Prix des possibles- innovation sociale, de la Métropole Aix-Marseille-Provence pour un développement du projet dans le territoire métropolitain.
♦ (re)lire : Le pouvoir de la danse pour se reconstruire
# Le Grenelle des violences conjugales. Lancé le 3 septembre 2019 par le Gouvernement, le Grenelle des violences conjugales s’est construit avec les associations, les acteurs de terrain, les familles de victimes ainsi que toutes les administrations. Il a débouché sur un plan d’action global et inédit pour lutter contre les violences conjugales. Parmi la quarantaine de mesures annoncées :
- ouverture sans interruption du numéro d’urgence 3919 qui sera rendu accessible aux personnes en situation de handicap ;
- possibilité pour les professionnels de santé de lever le secret médical en cas de danger immédiat pour la victime ;
- formation à l’accueil des femmes victimes de violences conjugales dispensée aux policiers et gendarmes ;
- inscription de la notion d’emprise dans le Code pénal et dans le Code civil ;
- reconnaissance du phénomène de suicide forcé ;
- suspension de l’autorité parentale des pères violents dans certaines conditions ;
- formation sur l’égalité entre les filles et les garçons obligatoirement dispensée au personnel de l’éducation nationale.
On peut consulter le bilan complet dans ce document récapitulatif.