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Pourquoi préférer la laine française au synthétique
Vorlette Fakhri a parcouru 270 km à vélo en novembre 2024 pour rencontrer six acteurs emblématiques de la laine française dans le Massif central. L’ambition de cette écoaventurière du mouvement Sport Planète MAIF est de réveiller les consciences sur l’impact de la fast-fashion. Mais surtout de (re)tisser des liens entre la laine et la mode.
Vorlette Fakhri arrive au rendez-vous avec chaussettes et pull de la marque Terre de laine roulés dans son sac. Ils sont la trace de son écoaventure à vélo du 24 au 30 novembre 2024 entre Clermont-Ferrand, Saint-Pierre-Roche, Felletin, et Aubusson. Ils sont également la démonstration de la qualité de la laine – belle, agréable au toucher et… biodégradable. « Tu les mets dans ton potager, ils se dégradent », sourit la Marseillaise de 27 ans au profil atypique, mais très complet. Cette diplômée en sciences politiques et environnementales, spécialisée mode et textile, est en effet passionnée de couture et de teintures végétales. Aujourd’hui, fondatrice du tremplin ‘’Mode à impact’’ au Campus Mode Métiers d’Arts Design (MoMADe), à Paris, elle confie être à la fois alarmée par la situation du textile dans le monde et optimiste grâce à tous les acteurs qui se mobilisent pour une industrie vertueuse. Interview dans un café sur le Vieux-Port à Marseille.
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Comment est née l’idée de ce périple ?

« Il est né lors mon master spécialisé dans les enjeux environnementaux dans la mode et le textile à l’ENSAD (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, NDLR). Je me suis intéressée au rapport entre l’humain et la matière, et ce que ce rapprochement physique peut créer au niveau émotionnel. Nous vivons en effet dans une société où on ne voit pas la matière à partir de laquelle nous faisons du textile. Nos vêtements sont fabriqués à l’étranger, principalement en Asie du Sud Est et en Chine. Cette déconnexion désenchante l’univers de la mode. Le vêtement a perdu toute valeur, il est devenu un objet jetable. J’avais ainsi très envie de remonter le fil, à vélo, à la rencontre d’artisans et de leur rapport à la matière. Trois ans après, j’ai remporté l’appel à projets de Sport Planète MAIF. Ce mouvement sponsorise des aventures sportives bas carbone qui sensibilisent à des enjeux environnementaux.
Pourquoi avoir choisi la laine ?

« J’avais travaillé la laine en 2022, à l’Atelier Luma à Arles. J’étais chargée de production d’une collection textile 100% made in France en fibres et couleurs naturelles, en vue de la Design Week de Milan 2023, puis de sa commercialisation. Un certain nombre des textiles ont été faits à partir de laine Mérinos d’Arles que nous avons teintée avec des plantes tinctoriales de la région. La laine est une matière très intéressante. C’est une fibre naturelle, solide, respirante, isolante, antibactérienne, hypoallergénique et extensible. Et pourtant, elle est une ressource pas du tout valorisée : elle représente 1% des fibres textiles (selon Textile Exchange), une goutte d’eau comparé aux fibres synthétiques qui représentent 68%. Le peu de laine qu’on utilise en France est envoyé en Chine pour être transformé, car nos filières ont quasi disparu. Le reste est jeté. On perd de la ressource, il faut inverser cette tendance ».
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Quelle était votre ambition ?

« Rencontrer à vélo ces acteurs industriels et artisanaux pour parler des enjeux du textile, mettre en valeur leur travail et montrer qu’il existe en France des alternatives vertueuses. Montrer également qu’en achetant des vêtements en laine, en les réparant, on réalise un acte citoyen. On agit pour une mode plus responsable. Il faut savoir qu’il y a trente ans, on a décentralisé toute la production textile vers des pays comme la Chine, le Bangladesh et l’Inde. Alors certes, cette décentralisation a permis de produire des quantités monumentales – cent milliards de pièces par an – à un prix économique très faible, mais à un coût social et environnemental très élevé. Les ouvriers là-bas, c’est quasiment de l’esclavagisme. Sans parler de l’énergie très carbonée – car les usines fonctionnent avec du charbon – et de la pollution de l’eau ».
« En quinze ans, la production de vêtements a été multipliée par deux dans le monde. Parallèlement, les consommateurs ont multiplié par deux leur consommation de vêtements et divisé d’autant leur temps d’usage de leurs vêtements », Vorlette Fakhri
L’industrie de la mode connaît-elle des améliorations ?

« La baisse du pouvoir d’achat pousse les consommateurs à davantage acheter de la fast-fashion. Pire : à adopter l’ultra fast-fashion, une tendance apparue il y a quelques années. Il faut savoir que Zara sort 52 collections par an ; l’ultra fast-fashion, tous les deux jours ! Sachant que presque tout est fabriqué avec du Polyester, donc des fibres synthétiques, donc du plastique, donc du pétrole. Cette matière est ultra polluante, à la fabrication mais aussi à l’utilisation. Chaque vêtement en polyester relâche des microparticules plastiques à chaque lavage. Elles sont trop petites pour être filtrées et terminent dans la nature et les océans. Idem pour notre santé, le frottement avec le vêtement libère sur notre peau des microparticules ».
Gardez-vous espoir ?
« Bien sûr que oui ! Cette histoire de délocalisation est encore très récente en France, j’ai espoir de réveiller les consciences. Il faut rester d’autant plus positif que des gens se bougent. C’est le cas dans le Massif central, région lainière. Raison pour laquelle j’ai effectué mon périple là-bas ».
♦ Cartographie de la filière textile et mode durable en Nouvelle-Aquitaine, réalisée notamment avec la Chaire BALI, ResoCUIR et Lainamac.
Quels sont les acteurs rencontrés ?

« J’ai d’abord rencontré l’association Lainamac dans la Creuse. Cette association agit et dynamise la filière laine dans le Massif central. Elle intervient sur la transmission de savoir-faire rares, le soutien d’entreprises engagées, la relocalisation autour des laines locales et la valorisation du patrimoine de la filière. Elle a notamment un programme d’accélération Oh my laine ! qui promeut les entreprises locales et engagées qui participent au renouveau créatif de la filière. J’ai rencontré ensuite La Filature Terrade implantée à Felletin depuis 107 ans. C’est une Entreprise du Patrimoine Vivant spécialisée dans la filature et la teinture de laines principalement françaises (90%). Elle assure la fabrication de fils de 1000 à 20 000 mètres pour tapis, moquette, bonneterie, tissage et tapisserie ».
♦ (re)lire : Laine française : des initiatives locales raniment la filière
Pourquoi être passée ensuite à la Cité internationale de la Tapisserie, quel est rapport avec la mode ?

« La Cité internationale de la Tapisserie est un haut acteur de la laine dans la Creuse. C’est le seul musée qui préserve les savoir-faire des tapisseries d’Aubusson et de Felletin. Enfin, ce musée permet aussi de montrer les autres usages possibles de la laine : pour la literie, la chapellerie, l’écoconstruction, l’ameublement et la décoration. D’ailleurs, au Moyen-âge, les tapisseries étaient utilisées en tant qu’isolants, notamment pour protéger les chambres à coucher du froid et de l’humidité.
Vous avez terminé par Terre de Laine, pouvez-vous vous en dire un peu plus ?
« Terre de Laine est une Société Coopérative et Participative (SCOP) qui regroupe des acteurs locaux de la laine de mouton pour travailler en circuit court ce produit naturel. Ils ont une connaissance très fine de tout le gisement de la laine. Par exemple, la laine qui a beaucoup de poils partira en isolant. Ils proposent dans leur magasin (et boutique en ligne NDLR) fil, pulls, chaussettes, couvertures, futons, isolant… »
♦ Historiquement, on dénombre trois grandes régions de production textile en France : les Vosges, le Nord-Pas-de-Calais et l’Auvergne-Rhône-Alpes.
Et Laine Paysanne ?

« Laine Paysanne, que j’ai visité en mai dans l’Ariège, est également une coopérative qui valorise les différents types de laine. Les fondateurs ont leur marque propre avec une démarche traçable et durable. Ils sont par exemple en partenariat avec une vingtaine d’éleveurs en Occitanie chez qui ils récoltent et trient la laine lors des chantiers de tonte. Et sont en train de créer une formation pour aider les éleveurs à améliorer les propriétés lainières de leur troupeau. Un mouton qui aura reçu trop d’antibiotiques aura, par exemple, une laine suintante. Ou une paille au sol trop courte s’emmêlera dans la laine et sera impossible ensuite de retirer. Laine Paysanne est une SCIC, chacun peut devenir coopérateur ».
♦ Toutes les étapes de la filière laine ici.
Comment se portent ces acteurs ?
« Vu la conjoncture, ils se portent plutôt bien. Ils sont tellement peu nombreux qu’ils tirent leur épingle du jeu ».
Quels arguments déployez-vous face à la cherté des produits laine ?
« Oui, c’est cher. Mais vous payez des employés français, un produit qui dure plus longtemps, réparable (à la différence du polyester) et moins impactant pour l’environnement » ♦
Bonus
# Ses préconisations pour dynamiser la filière laine et plus largement la filière textile française « J’identifie trois niveaux d’actions. Tout d’abord personnel : nous votons avec nos porte-monnaie en achetant tel produit plutôt qu’un autre. Essayer dans la mesure du possible de faire appel à des réparateurs (facilité par le bonus réparation de Refashion) plutôt que de jeter un vêtement. Acheter du made in France ou Europe (sur une market place comme WeDressFair). Acheter des pulls, couvertures, isolation, fils, tapis, matelas…en laine Française (chez Terre de Laine, Laines Paysannes, Laine du Forez, Ardelaine, filature de Chantemerle, Le Minor…). À l’échelle sociétale, nous pouvons demander à nos aïeuls de nous enseigner le tricot à la main. Organiser des ateliers de réparation de vêtements. Nous former à utiliser une machine à coudre. Favoriser les cadeaux made In France. Nous documenter sur la façon dont sont fait nos vêtements. Et interpeller nos proches à ce sujet. À l’échelle politique, et elle est très importante, il s’agit en tant que citoyen d’interpeller nos représentants politiques. Et voter pour ceux qui mettent en place des politiques publiques favorisant la fabrication française. Comme des systèmes de taxation ciblée, de normes environnementales, de subventions…
♦ (re)lire : Avec Fil Rouge, du Made in France à l’échelle industrielle
# Son voyage. Son vélo, un Gravel, est un deux roues très polyvalent qu’elle a monté en 2022, qui permet d’aller sur route, sentier et chemin. Elle a effectué sa première écoaventure textile du Luberon à l’Ariège en mai 2024. Sur le porte-bagage du vélo, de grandes sacoches dans lesquelles Vorlette transporte tout ce dont elle a besoin pour vivre – tente, réchaud, nourriture et vêtements – et voyager en totale autonomie. C’est elle qui a cousu Iles accessoires techniques à partir de textiles de récupération.
# Son anecdote : « Je suis originaire de Lyon, grande ville textile historique. J’ai découvert par hasard que tous les ascendants de ma famille maternelle avaient travaillé dans le textile. Lors du week-end Sport Planète MAIF dans les Vosges, avec tous les éco-aventuriers, nous avons visité l’ancienne manufacture de Wesserling qui fabriquait de la toile Indienne. J’ai vu en lisant le nom du fondateur qu’il était un de mes ancêtres. Ce hasard démontre la force de notre héritage ».
# Son métier : Vorlette Fakhri est la chargée du lancement et de la coordination du Projet Tremplin Mode à Impact, un accélérateur de projets entrepreneuriaux, artistiques et de recherche, en lien avec l’écologie dans la mode et les textiles. Cet incubateur est porté par le Campus Mode Métiers D’Art Design (Campus MoMADe), l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD). Il est le fruit d’une collaboration avec l’Institut Français de la Mode (IFM) et le masters Mode et Matière (EnAMoMa). Première promotion en septembre 2025.
♦ (re)lire Et le vêtement en fin de vie devint bobine de fil
# À propos de Sport Planète MAIF. Ce mouvement vise à engager le grand public en mobilisant le monde du sport dans une transition environnementale bénéfique et impactante, tant pour la planète que pour les sportifs eux-mêmes. Il rassemble aujourd’hui plusieurs fédérations sportives d’envergure (le Triathlon, le Basket, le Volley, l’Athlétisme, etc.), des athlètes de haut niveau, des éco-aventuriers. Ainsi que des associations engagées dans la protection de l’environnement (FNH, Surfrider…).
# Chiffres et actualités externes
De 2000 à 2014, la consommation de vêtements a augmenté de 60% (ADEME, 2021).
La loi Fast-fashion, votée au parlement le 18 mars dernier, est censée interdire toute publicité pour la Fast-Fashion à compter du 1er janvier 2025 (vie-publique, 18 mars 2024). Elle n’a toujours pas été discutée au Sénat. 22% des colis transportés par la Poste en France sont liés à des livraisons des géants de la fast-fashion Temu et Shein (AFP, 30 octobre 2024).
Après avoir doublé en vingt ans, passant de 58 millions de tonnes en 2000 à 109 millions de tonnes en 2020, la fabrication textile devrait atteindre 145 millions de tonnes d’ici 2030. (Agence européenne pour l’environnement, 2023).